« Mon thérapeute et moi », un article de Raphaël Dugailliez, paru dans l’Agenda Plus N° 245 de Mars 2013

 » Qui n’a pas pensé se faire aider pour résoudre tel problème relationnel, alléger telle préoccupation ou dépasser telle peur ? Et puis, un jour, on fait le pas. On décide d’entreprendre une psychothérapie. Mais il est parfois utile de savoir à quoi s’attendre et quelles sont les caractéristiques et les enjeux d’une relation thérapeutique à la fois saine, noble et professionnelle.

Woman having a conversation with her therapist on couch in officeCela fait quelques semaines que votre vie est agitée comme une boule à neige… Votre mental et votre émotionnel sont incontrôlables comme rouler à vélo sur le verglas, et sur recommandation d’une de vos connaissances, vous avez osé prendre le téléphone pour obtenir un rendez-vous avec un ou une thérapeute [Ndlr : continuons au masculin pour les deux protagonistes par simplicité du langage]. Le rendez-vous est fixé et… …vous voilà dans sa salle d’attente. Tendu ? Authentique ? Timide ? Nerveux ? Curieux ? Réfractaire ? Compliant ?

Il vous ouvre la porte et… comment le percevez- vous ? Son grain de voix, son code vestimentaire, la décoration du lieu, sa façon de vous convier dans son cabinet, son attitude, ses premières questions, sa façon de vous écouter, son mobilier… autant d’impressions qui font écho rapidement à vos points de repères, à vos croyances, à vos antécédents, … Déjà après un premier contact et puis cinq minutes du rendez-vous, la relation s’installe et avec elle ses échos dans les vies de chacun.

Il s’en suivra, selon les courants et les approches, de l’écoute, un questionnement plus ou moins directif, des reformulations et peut-être, le début de séances de thérapie si les parties convergent vers cet objectif. Relation singulière par son côté original, la relation thérapeutique est le théâtre de nombreuses dynamiques. Transfert, contre-transfert, respect du libre choix, empathie, paradoxe, présence de l’humour, fixation d’un cadre, autant d’éléments que ce dossier tentera d’aborder avec cependant l’humilité de ne pouvoir les décrire tous en profondeur ni d’être exhaustif.

La relation thérapeutique n’est pas seulement l’affaire des «psy» mais de toute relation qui implique la notion de la santé. Santé physique, santé mentale. Elle se pratique avec médecins, urgentistes, chirurgiens, à la prise de sang, ou en revalidation après un accident ou une opération. Elle est plurielle et à chaque fois singulière. Elle peut être limpide comme complexe, elle peut cibler des enjeux très concrets comme être beaucoup plus existentielle.
Nous n’aborderons «que» les aspects qui nous paraissent les plus importants dans la relation thérapeutique de la psychothérapie. Mais nous faisons confiance aux lecteurs avertis d’Agenda Plus qui pourront utilement transposer l’essentiel dans les relations où l’art de guérir se distille dans une approche davantage médicalisée.
L’issue de la première séance se profile, il est l’heure de régler la consultation et, peut-être, de fixer un ou plusieurs autres rendez-vous. Comment vous sentez-vous ? A-t-il répondu à vos attentes ? Vos attentes étaient-elles raisonnables ? Avez-vous le sentiment que votre demande a été comprise ou qu’il vous a invité à les prioriser ? Comment vous sentez- vous avec le montant des honoraires ? Quels feed-backs vous a-t-il adressés ? En connaissez-vous plus sur le cadre du travail de thérapie qu’il propose ?
Une relation se construit comme un artisan élabore une étoffe sur un métier à tisser. A force de passage dans les deux sens de la navette, le motif se révèle. Mais quelles seraient donc les matières premières les plus nobles pour constituer une relation thérapeutique de qualité ? Car ici on va parler de soi comme l’on tisse la soie… Tissu ô combien délicat – tout comme notre personne – avec ses multiples reflets, ses noeuds, son côté à la fois sauvage et noble…

La relation comme vecteur de guérison ?
Dans une thérapie, quelles sont les forces qui vont créer le mieux-être ? Est-ce l’intervention du thérapeute ? Est-ce vos déclics à vous, simplement révélés dans un «espace temps» que vous ne vous accordiez pas assez avant ? Est-ce l’interaction entre vous et lui ?
Ce qui semble évident, c’est que pour nombre de personnes qui choisissent une consultation thérapeutique, la qualité de la relation et de l’écoute distingue cette relation de nombreuses autres. Et c’est en ajoutant de la qualité de présence, du temps, de la délicatesse, le secret professionnel, etc. à la relation qu’elle peut être le réceptacle de souffrances, de partages, de questionnements existentiels ou concrets.
De plus, elle n’a pas beaucoup de tabous, sauf peut-être si vous êtes “en amour de votre thérapeute”…
La prochaine séance est programmée mardi matin. Que vais-je lui dire ? Oserais-je partager ce que je ne veux partager avec personne ? Comment recevra-t-il mon vécu ? Autant de questions qui surgissent inévitablement car bien plus que le temps de la séance lui-même, le processus thérapeutique conduit à une introspection, à une humilité, qui s’alimentent et s’entretiennent avec le continuum de la relation thérapeutique.
Depuis Gregory Bateson et ses théories sur la communication, il nous a appris qu’ «on ne peut pas ne pas communiquer». Car ne pas communiquer, c’est en soi communiquer. Même dans les espaces de silence et de blanc qui parsèment les séances, ces moments où le temps est suspendu et où vous ne savez pas à quoi vous raccrocher, ces moments sont parfois si intenses que, dans la sensation de vide, des éléments importants se révèlent.

L’empathie, le contenant de la relation thérapeutique
Son absence tout comme son excès peuvent engendrer certains troubles dans une relation thérapeutique. Son absence assèchera la relation et rendra la relation froide. Son excès pourrait engendrer un manque de neutralité du professionnel.
On pourrait la définir comme la perception du milieu environnant du point de vue de l’autre; elle est intuition vécue de ce qu’éprouve l’autre dans ses états affectifs. Elle est donc compréhension immédiate de l’actualité affective d’autrui, de sa manière d’être au monde.
L’empathie, c’est le réceptacle de la souffrance car, comme nous le partage Vincent Gérard : «La souffrance est intimement liée à l’expérience d’un sujet vivant et échappe en partie aux catégories d’analyse psychologique, sociologique ou autres. Pour le dire autrement, l’individu vivant précède l’individu pensant. La formulation «je pense donc je suis» est incorrecte, c’est plutôt «j’éprouve donc je suis» et «je pense après». Et c’est l’empathie, beaucoup plus que l’intellect, qui a cette capacité d’éprouver ou ressentir la souffrance d’autrui. L’empathie c’est une belle qualité du coeur, un état de disponibilité, un ingrédient existentiel de la relation.

Liberté individuelle et neutralité
L’histoire de chaque personne est très particulière passionnante et à la fois construite sur des bases culturelles, familiales et personnelles très différentes. Alors, comment éviter implicitement de consulter le livre des «solutions toutes faites» pour régler le problème des gens ? Si, écrite telle quelle, cette phrase fait sourire dans la réalité, l’adoption, pour le professionnel, d’une attitude de neutralité, que l’on pourrait qualifier de «non-normalisante», est un défis de chaque instant dans toute relation thérapeutique.
Dans la présentation de son cadre de thérapie systémique et stratégique, Irène Bouaziz nous partage : «Cette façon de concevoir l’interaction et ses protagonistes nous fait adopter, face aux situations qui nous sont présentées, une posture de non savoir et de non vouloir. Nous ne posons pas de diagnostic, pas plus un diagnostic sur le dysfonctionnement d’un individu, qu’un diagnostic sur le dysfonctionnement d’un système. Nous ne définissons, bien évidemment, le problème à la place du patient, ni son objectif et nous n’avons aucune idée sur ce qui pourrait être pour lui une bonne façon de résoudre son problème. Nous n’avons non plus aucune idée, aucune hypothèse sur l’origine du problème. Nous ne voulons pas quelque chose de particulier pour le patient. Quels que soient les symptômes qu’il présente, quelle que soit sa souffrance, nous ne savons pas ce qui serait bon pour lui. Nous n’avons aucune idée de ce qui pourrait être pour lui un nouvel équilibre satisfaisant. Et moins nous savons, moins nous voulons, plus nous laissons au patient la liberté et la responsabilité de décider de sa vie».

Transfert et contre-transfert, l’inconscient mis en jeu côté pile ou côté face
On doit à Freud d’avoir mis en lumière le «transfert» : «La reviviscence de désirs, d’affects, de sentiments éprouvés envers les parents dans la prime enfance, et adressés cette fois à un nouvel objet, et non justifiés par l’être et le comportement de celui-ci» ou encore «Le transfert en psychanalyse, est essentiellement le déplacement d’une conduite émotionnelle par rapport à un objet infantile, spécialement les parents, à un autre objet ou à une autre personne, spécialement le psychanalyste au cours du traitement».
Il est amusant de lire comme Freud, dans son texte «observations sur l’amour de transfert » en 1915, décrit les mésaventures qui peuvent arriver à un jeune analyste inexpérimenté lorsqu’il se trouve aux prises avec les flambées de l’amour de transfert, amour qui est provoqué par la situation analytique elle-même. Il indique donc comment s’y prendre avec cet événement inévitable mais pourtant difficile à gérer. «Parmi toutes les situations qui se présentent, je n’en citerai qu’une particulièrement bien circonscrite, tant à cause de sa fréquence et de son importance réelle que par l’intérêt théorique qu’elle offre. Je veux parler du cas où une patiente, soit par de transparentes allusions, soit ouvertement, fait comprendre au médecin que, comme toute simple mortelle, elle s’est éprise de son analyste. Cette situation comporte des côtés pénibles et comiques et des côtés sérieux… elle est si complexe, si inévitable, si difficile à liquider que son étude est depuis longtemps devenue une nécessité vitale pour la technique psychanalytique.»
Le contre-transfert, lui, est un ensemble de sentiments envers l’analysant, souvent mis en jeu par l’inconscient.
«Tout comme l’ensemble des images, des sentiments et des pulsions de l’analysant envers l’analyste, en tant qu’ils sont déterminés par son passé, est appelé névrose de transfert, de même l’ensemble des images, des sentiments et des pulsions de l’analyste envers l’analysant, en tant qu’ils sont déterminés par son passé [comprenant son analyse], est appelé contre-transfert, et son expression pathologique pourrait être désignée comme névrose de contre-transfert».
Il pourrait en être ainsi pour un thérapeute de la volonté inconsciente de vouloir plaire à ses sujets, lui-même de vivre un sentiment de puissance étant en posture haute dans le cadre, etc. Le contre-transfert pourrait, dans certains cas, être assimilé aux publicités dans une émission de télévision. Il faut savoir les comprendre, les décoder et les laisser passer sans s’y arrêter au premier degré.

Clarté du cadre
Le cadre thérapeutique est défini par le professionnel, selon son approche,

sa personne, sa façon de pratiquer. Cela tient autant à l’endroit où vous vous installez dans le ca

binet, qu’à la gestion du temps ou à la façon de procéder à la prise de rendez-vous.
Déjà au moment de la prise de rendez-vous, souvent par téléphone, certains éléments succincts du cadre thérapeutique sont présentés car ils sont des éléments qui ba

lisent la relation thérapeutique. Non conventionnés puisque non remboursés par l’INAMI, la plupart des thérapeutes n’ont pas les mêmes honoraires, ni les mêmes durées de consultation. Oser aborder la question des honoraires au moment de la prise de rendez-vous, ce n’est pas être radin, c’est simplement être bien enraciné et bien organisé.
A l’issue de la première séance, idéalement, il serait pertinent que vous

sortiez en connaissant l’essentiel du cadre. Modalité d’annulation d’une séance, planification des priorités pour organiser les prochaines séances, durée escomptée de la thérapie selon vos objectifs, tarifs, etc…

http://www.psychotherapeute.be/CODE

Stratagème
Les différents courants de psychothérapie utilisent des «stratagèmes» pour accompagner et faciliter le changement que le sujet demande. Ne diton pas que «le meilleur des scalpels peut aussi bien soigner que faire des dégâts» ? Les stratagèmes, sans une puissante bienveillance, sont des artifices à manier avec délicatesse, et pour la personne qui consulte, il est parfois surprenant de s’entendre suggérer, pour avancer dans la résolution de telle demande, d’amplifier un symptôme. Et pourtant la pratique a largement prouvé l’usage et l’efficacité des artifices.

Une relation en tension
La relation thérapeutique n’est pas à l’abri de certaines tensions car elle requiert une grande humilité de part et d’autre pour permettre les changements désirés. Le professionnel dispose avec son bagage d’une perception de vous que vous n’avez pas forcément de vous-même. Il a ce recul sur vos schémas de fonctionnement, une perception de vos blessures, car lui n’a pas le filtre de votre personnalité nommé «ego» ! Pour répondre à votre demande, il pourrait mettre en place tel ou tel protocole, si et seulement si vous vous y coulez…

Attachements ?
Comme nombre de relations comportant une certaine intensité, la relation peut créer des attachements. Là, la vigilance de chacun doit être à son maximum car dans l’attachement s’installe la dépendance. Et le seul but de la relation thérapeutique, c’est de vous aider à vous envoler, à renaître, à vous émanciper. Il ne peut être question de dépendance mais bien d’envol !
Finalement, la relation thérapeutique n’estelle pas un fil de soie qui vient retramer d’humanité tous les accrocs au tissage de notre vie, et ce, pour nous aider à être et révéler le meilleur de nous-mêmes ?  »

Raphaël Dugailliez


1 Vincent Gérard, Confluences N° 17 Août 2007
2 La double contrainte, Carrefour des psychothérapies, ouvrage collectif, De Boeck
3 Heinrich Racker, Transfert et contre-transfert. Études sur la technique psychanalytique, Leon Grinberg et Rebecca Grinberg (préface), Cesura Lyon
4 Sillonner la mer à l’insu du ciel, Giorgio Nardone
& Elisa Balbi, éditions Satas.

Paru dans l’Agenda Plus N° 245 de Mars 2013

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Le corps à écouter – un article de Marie-Andrée Delhamende (Agenda Plus Mars 2014)

Plutôt que de se mettre à l’écoute du corps, nous tentons de le maîtriser. Pourtant, il nous exprime et nous traduit. Il est constitutif de notre identité humaine….

Dans les médias, dans les livres, dans nos conversations, dans nos réflexions et nos pensées, nous utilisons le mot «corps» sans nous poser la question de préciser exactement ce qu’il désigne. Que désigne-t-il, ce mot ?
Quelle image avez-vous lorsque vous dites le mot «corps» ? Que vous représentez-vous lorsque vous le prononcez ? Qu’est-ce que «votre» corps ? Le corps est bien évidemment constitué d’éléments extérieurs que l’on peut toucher et voir : les yeux, les oreilles, les membres, etc. Et il est, par ailleurs constitué d’éléments intérieurs : les organes, la chair, les muscles, les tendons, etc. Un intérieur et un extérieur. C’est tout cela, sans conteste, mais pas seulement.
Si ce n’était que cela, le corps serait réduit à un objet inerte, immobile, froid. Or, le corps est animé. Mais en Occident, il n’existe tout simplement pas de mots pour désigner le fait que l’être humain est une unité. Une unité indissoluble, une unité corps-esprit-âme.

Pauvre anatomie

Par le langage que nous employons et qui façonne nos pensées, nous faisons de notre corps quelque chose d’extérieur. Et c’est un gros problème. Un problème que nous nous sommes mis à trimballer depuis qu’en Occident, nous avons séparé le corps du cosmos. Cette séparation date de la renaissance, lorsque l’on s’est mis à pratiquer systématiquement la dissection. La dissection a amené une façon de dessiner l’homme en planches où il est divisé, étiqueté, répertorié : c’est la naissance de l’anatomie. Et avec l’anatomie est apparue une image morte, mécanique et extérieure de l’homme. Cette conception va de pair avec la représentation d’un univers constitué d’une matière inerte.

Relié au cosmos

Auparavant, comment représentait-on l’homme ? Il suffit de se reporter aux gravures de l’Homme zodiacal du Moyen-Age, aux représentations de l’Homme-univers du Rajasthan, ou aux représentations des anciens chinois. Ces représentations montrent un corps non séparé du cosmos. Dans ces anciennes traditions, il y avait des correspondances entre l’homme physique et l’Etre. Il semble qu’en chemin, nous ayons perdu la vision du «Très Grand Homme» et les correspondances et relations entre le ciel et la terre. Ainsi, pour les anciens chinois, père du taoïsme, le corps est réellement le ciel parcouru par des souffles, et ses 12 méridiens en sont les 12 constellations… Actuellement, nous aurions bien de la peine à réellement comprendre et vivre ce type d’approche car nous partons d’une vision moderne et dualiste.

D’abord une vision…

La connaissance du corps subtil ne s’appuie pas sur des traités d’anatomie. Elle est d’abord intérieure. D’elle résulte la vision des chakras, des méridiens, des points d’acupuncture. Il s’agit bien d’une vision et non d’une démarche intellectuelle. Ce n’est pas d’une connaissance cérébrale dont il s’agit, car on ne peut pas «voir» les méridiens, les points d’acupuncture, les chakras. Ils sont invisibles autant à l’oeil nu qu’au scanner. Pourtant, les médecines chinoises et les approches yoguiques hindoues en attestent.
La vision de ces réseaux d’énergie part d’une intériorité non-dualiste, que seuls des «sages » ou des personnes très évoluées, ont la capacité de réellement percevoir. Leur regard intérieur s’ouvre sur la réalité intérieure du corps, constitué de fluides, d’énergie, de flux invisibles. Cela n’est pas donné à tout le monde. Loin s’en faut. Aussi est-il impératif de se méfier de vagues sensations de perceptions d’auras, de chakras, de méridiens, etc, uniquement à partir d’émotions ou d’intuitions. La prise en compte de l’énergie dans notre société occidentale témoigne cependant d’un besoin de retrouver un corps relié et vivant.

Tout s’inscrit dans le corps…

Pendant des années, la médecine allopathique a cloisonné les disciplines. Elle s’aperçoit maintenant que ces cloisons sont artificielles et que le système nerveux et endocrinien forme un ensemble neuro-hormonal qui, lui-même, est lié au système immunitaire, et ainsi de suite. Cela va loin, jusqu’aux liens multiples et constants avec le psychisme et l’environnement, la génétique, l’hérédité, l’âge, le climat, la présence de chaleur humaine et d’affection, les évènements vécus etc. Tout s’inscrit dans le corps, tout y est écrit. Tout est vécu par lui et à travers lui.
Par ailleurs, nous séparons aussi le corps du cerveau, comme s’ils étaient totalement différent l’un de l’autre. Mais ils sont en dialogue continuel, par le biais de notre système nerveux. Et il est tout simplement vital d’entretenir ce dialogue en faisant bouger son corps. En bougeant, on entretient la bonne forme du cerveau !

Ecouter avec ses sensations

Toute la question est de savoir d’où nous percevons notre corps et ce que nous percevons de lui. D’où partons-nous ? Qu’essayons-nous de percevoir ?
Françoise Dolto demandait à ses étudiants d’écouter avec son corps. Lorsqu’une psychanalyste a pour patient des très jeunes enfants et des nourrissons, le langage articulé est tout simplement nul et non avenu. Le regard et l’observation, s’ils sont indispensables, ne suffisent pas non plus. Il faut trouver une autre voie. Cette voie est celle des sensations.
Percevoir autrui par le biais de ses sensations est une perception des plus fines et des plus directes. Nous en faisons tous l’expérience. On «ressent» l’autre avec un «ressenti», un «senti» et des sensations.
On perçoit l’autre avec nos yeux, nos oreilles, notre nez, mais aussi avec notre peau, nos organes, l’ensemble de notre corps. En cela, la peau est un organe extrêmement complexe et gageons- le, plus sensible et intelligent que nous ne pouvons même le supposer.

Penser avec la peau : témoignage

Le témoignage d’Eléonore, un cas de synesthésie rare, est, à cet égard, des plus parlants. Eléonore, belle jeune femme de 32 ans, ayant actuellement un poste à haute responsabilité, a réussi à la Polytechnique son examen d’entrée en géométrie analytique avec 100 %, répondant en 40 minutes à des questions auxquelles les étudiants mettaient 4 heures à répondre. A la question de savoir comment elle avait réussi à répondre si vite à ces questions de mathématiques extrêmement complexes, Eléonore répond : «Je ne pense pas avec ma tête, mais avec ma peau. Je sens les bonnes réponses ». Eléonore poursuit en nous confiant qu’elle exécute les calculs de statistique avec «la peau de ses poumons», qu’elle ne lit que de la poésie car «la poésie, dit-elle, est intense», ce qu’elle ressent par des picotements sur la peau, qu’elle doit «reposer sa peau» lorsqu’elle est fatiguée…
Il est donc possible, et ce témoignage en fait état, que la tête et le cerveau ne soient pas l’unique siège de la pensée, ce qui nous donne une richesse supplémentaire. Il est à parier que certaines personnes développeront de plus en plus cette richesse dans les années à venir…

Le «Moi-peau»

Didier Anzieu, psychanalyste parle, quant à lui du «Moi-peau». Ce «Moi-peau» qui exprime les soins parentaux bienveillants, adéquats et affectifs donnent à l’enfant une sécurité lui permettant de prendre conscience de son identité et de ses limites. Lorsque l’enfant a un manque de sécurité affective de base, comme le souligne la psychomotricité relationnelle, il y a des comportements défensifs s’exprimant par l’agressivité ou l’inhibition pouvant aller jusqu’à la coupure avec les autres. Par ailleurs, la personne peut éprouver des fantasmes où elle se voit écorchée vive ou démembrée. Le corps est agressé et mis en péril, fantasmatiquement.

Le corps psychique

En lien avec le corps extérieur de chair et d’organes, il y a donc un corps intérieur. Un corps intérieur énergétique, comme en témoignent les acupuncteurs, et au-delà toute la communauté scientifique pour qui l’univers et la matière, y compris le corps, est constitué d’énergie. Mais aussi un corps intérieur psychique, selon l’expression de la psychanalyste Sophie Marinopoulos. Ce corps psychique peut être défini comme étant ce qui se charge d’animer notre corps physique de façon personnelle. Chaque personne anime, en effet, son corps de façon tout à fait singulière, avec des attitudes corporelles, des mimiques, des façons de se mouvoir, qui lui sont propres. Ce langage complexe de notre corps est, bien évidemment, relié à notre histoire, et il est éminemment unique.

De l’extérieur à l’intérieur

Méfions-nous des généralités. Il n’y a guère, voire pas, de généralités valides quand on parle de personnes singulières. Ce corps intérieur, qui est constitutif de notre identité, il importe d’en prendre soin, en ne le brusquant pas. Il importe de le respecter. Et c’est avant tout question de rythme. Le corps organique autant que le corps psychique ont besoin de respect et d’écoute. Question de rythme, avant tout. On se soumet à des rythmes violents, des rythmes qui violent… Le corps est crispé et engrange au fur et à mesure du temps qui passe, tous les «non» que nous opposons à la vie quand elle ne se déroule pas telle que nous le voudrions. Or, cela fait de multiples «non» qui s’accumulent dans les muscles, donnant lieu à de multiples et profondes crispations allant jusqu’à la constitution de «cuirasses musculaires» défensives, telles que les a décrites Marie-Lise Labonté. Nous sommes tendus. Notre cerveau même est tendu.

La détente du… cerveau !…

Jean Klein dont on connaît les nombreux livres et entretiens liés à la méditation et au non-dualisme préconise une profonde relaxation de tous les organes et de tous les muscles, ceci affectant le cerveau. Le cerveau est à détendre, lui aussi, vu que la pensée est localisée dans la région préfrontale du cerveau. En détendant le cerveau, on se met dans un état de disponibilité, d’ouverture, de déconditionnement mental.
L’activité mentale, outre qu’elle soit fatigante, nous crispe et nous maintient prisonnier de rails mentaux. Les globes oculaires et les yeux sont particulièrement à détendre, reliés au cerveau par les nerfs optiques. Etant sans cesse dirigés vers l’extérieur afin de saisir la réalité, chasseurs d’images, les yeux sont tendus vers l’extérieur, et leur tension affecte le cerveau.

…et méditation

Le cerveau est toujours en train de fonctionner, car nous ne voulons pas affronter le vide. Or, explique Jean Klein, dans un entretien rapporté par la revue «Le 3ème millénaire»1, en contactant simplement la sensation du cerveau, on retourne à l’état de sensation, on est «un» avec la sensation, on ne pense pas, on n’agit pas. La détente des nerfs optiques et du cerveau est un apprentissage qui conduit peu à peu à des états de méditation pure : «Lorsque le cerveau est vraiment senti, nous sommes détournés des fixations, des localisations dans le cerveau. Nous avons l’impression d’être en expansion dans notre corps. Cette sensation d’expansion est le début de la méditation».
La méditation est, sans conteste, pour ceux et celles qui en éprouvent le plaisir ou le souhait une voie possible pour être ramené[e]s tant soi peu vers l’intérieur. Car tout nous pousse, dans notre société, à poser un regard extérieur sur le corps…. et on n’en voit donc que l’extérieur !

Ce qui s’éprouve…

Nous consacrons notre énergie à nourrir l’extérieur. Ainsi, c’est l’image extérieure qui prime. Plutôt que d’avoir comme objectif le bonheur et le bien-être intérieur, la majorité des personnes a pour préoccupation le corps mince, le corps musclé, le corps lisse, le corps jeune. C’est de l’aspect extérieur que l’on prend d’abord soin. Ce ne serait pas bien grave si on s’en trouvait heureux. Mais ce n’est pas le cas. Les apparences ne sont que miroirs aux alouettes. S’y fracassent nos ailes.
Résultat : nous nous coupons du corps en voulant le maîtriser. Et cela nous emprisonne dans un carcan qui met à l’arrière-plan le «ressenti», les sensations, la finesse des perceptions. Ce qui s’éprouve.
Donnons au «corps» sa pleine capacité de ressentir, sa pleine dimension d’être…. Ce qui s’éprouve ne peut que s’éprouver en respectant ce qui permet d’éprouver…
Nous avons besoin de silence, nous avons besoin de pauses, nous avons besoin de lenteur, nous avons besoin de repos.
Nous avons vitalement besoin de contemplation. In fine. Toute notre personne en a besoin. C’est bien de la personne, dans toute sa complexité indissoluble «corps-esprit» dont il s’agit, rappelons-nous le sans cesse…

Marie-Andrée Delhamende

Références : «La crise du monde moderne», René Guénon, Editions Folio essais, «Le Corps bavard», Sophie Marinopoulos, Editions Fayard, 352 p., «La joie sans objet», Jean Klein (poche), «Au coeur de notre corps», Marie-Lise Labonté, Editions de l’Homme, http://facebook.com/vivacorps: psychomotricité relationnelle & http://www.multimanias.com/h3emillenaire: magazine humaniste «Le 3ème millénaire».

Paru dans l’Agenda Plus N° 255 de Mars 2014