« Mon thérapeute et moi », un article de Raphaël Dugailliez, paru dans l’Agenda Plus N° 245 de Mars 2013

 » Qui n’a pas pensé se faire aider pour résoudre tel problème relationnel, alléger telle préoccupation ou dépasser telle peur ? Et puis, un jour, on fait le pas. On décide d’entreprendre une psychothérapie. Mais il est parfois utile de savoir à quoi s’attendre et quelles sont les caractéristiques et les enjeux d’une relation thérapeutique à la fois saine, noble et professionnelle.

Woman having a conversation with her therapist on couch in officeCela fait quelques semaines que votre vie est agitée comme une boule à neige… Votre mental et votre émotionnel sont incontrôlables comme rouler à vélo sur le verglas, et sur recommandation d’une de vos connaissances, vous avez osé prendre le téléphone pour obtenir un rendez-vous avec un ou une thérapeute [Ndlr : continuons au masculin pour les deux protagonistes par simplicité du langage]. Le rendez-vous est fixé et… …vous voilà dans sa salle d’attente. Tendu ? Authentique ? Timide ? Nerveux ? Curieux ? Réfractaire ? Compliant ?

Il vous ouvre la porte et… comment le percevez- vous ? Son grain de voix, son code vestimentaire, la décoration du lieu, sa façon de vous convier dans son cabinet, son attitude, ses premières questions, sa façon de vous écouter, son mobilier… autant d’impressions qui font écho rapidement à vos points de repères, à vos croyances, à vos antécédents, … Déjà après un premier contact et puis cinq minutes du rendez-vous, la relation s’installe et avec elle ses échos dans les vies de chacun.

Il s’en suivra, selon les courants et les approches, de l’écoute, un questionnement plus ou moins directif, des reformulations et peut-être, le début de séances de thérapie si les parties convergent vers cet objectif. Relation singulière par son côté original, la relation thérapeutique est le théâtre de nombreuses dynamiques. Transfert, contre-transfert, respect du libre choix, empathie, paradoxe, présence de l’humour, fixation d’un cadre, autant d’éléments que ce dossier tentera d’aborder avec cependant l’humilité de ne pouvoir les décrire tous en profondeur ni d’être exhaustif.

La relation thérapeutique n’est pas seulement l’affaire des «psy» mais de toute relation qui implique la notion de la santé. Santé physique, santé mentale. Elle se pratique avec médecins, urgentistes, chirurgiens, à la prise de sang, ou en revalidation après un accident ou une opération. Elle est plurielle et à chaque fois singulière. Elle peut être limpide comme complexe, elle peut cibler des enjeux très concrets comme être beaucoup plus existentielle.
Nous n’aborderons «que» les aspects qui nous paraissent les plus importants dans la relation thérapeutique de la psychothérapie. Mais nous faisons confiance aux lecteurs avertis d’Agenda Plus qui pourront utilement transposer l’essentiel dans les relations où l’art de guérir se distille dans une approche davantage médicalisée.
L’issue de la première séance se profile, il est l’heure de régler la consultation et, peut-être, de fixer un ou plusieurs autres rendez-vous. Comment vous sentez-vous ? A-t-il répondu à vos attentes ? Vos attentes étaient-elles raisonnables ? Avez-vous le sentiment que votre demande a été comprise ou qu’il vous a invité à les prioriser ? Comment vous sentez- vous avec le montant des honoraires ? Quels feed-backs vous a-t-il adressés ? En connaissez-vous plus sur le cadre du travail de thérapie qu’il propose ?
Une relation se construit comme un artisan élabore une étoffe sur un métier à tisser. A force de passage dans les deux sens de la navette, le motif se révèle. Mais quelles seraient donc les matières premières les plus nobles pour constituer une relation thérapeutique de qualité ? Car ici on va parler de soi comme l’on tisse la soie… Tissu ô combien délicat – tout comme notre personne – avec ses multiples reflets, ses noeuds, son côté à la fois sauvage et noble…

La relation comme vecteur de guérison ?
Dans une thérapie, quelles sont les forces qui vont créer le mieux-être ? Est-ce l’intervention du thérapeute ? Est-ce vos déclics à vous, simplement révélés dans un «espace temps» que vous ne vous accordiez pas assez avant ? Est-ce l’interaction entre vous et lui ?
Ce qui semble évident, c’est que pour nombre de personnes qui choisissent une consultation thérapeutique, la qualité de la relation et de l’écoute distingue cette relation de nombreuses autres. Et c’est en ajoutant de la qualité de présence, du temps, de la délicatesse, le secret professionnel, etc. à la relation qu’elle peut être le réceptacle de souffrances, de partages, de questionnements existentiels ou concrets.
De plus, elle n’a pas beaucoup de tabous, sauf peut-être si vous êtes “en amour de votre thérapeute”…
La prochaine séance est programmée mardi matin. Que vais-je lui dire ? Oserais-je partager ce que je ne veux partager avec personne ? Comment recevra-t-il mon vécu ? Autant de questions qui surgissent inévitablement car bien plus que le temps de la séance lui-même, le processus thérapeutique conduit à une introspection, à une humilité, qui s’alimentent et s’entretiennent avec le continuum de la relation thérapeutique.
Depuis Gregory Bateson et ses théories sur la communication, il nous a appris qu’ «on ne peut pas ne pas communiquer». Car ne pas communiquer, c’est en soi communiquer. Même dans les espaces de silence et de blanc qui parsèment les séances, ces moments où le temps est suspendu et où vous ne savez pas à quoi vous raccrocher, ces moments sont parfois si intenses que, dans la sensation de vide, des éléments importants se révèlent.

L’empathie, le contenant de la relation thérapeutique
Son absence tout comme son excès peuvent engendrer certains troubles dans une relation thérapeutique. Son absence assèchera la relation et rendra la relation froide. Son excès pourrait engendrer un manque de neutralité du professionnel.
On pourrait la définir comme la perception du milieu environnant du point de vue de l’autre; elle est intuition vécue de ce qu’éprouve l’autre dans ses états affectifs. Elle est donc compréhension immédiate de l’actualité affective d’autrui, de sa manière d’être au monde.
L’empathie, c’est le réceptacle de la souffrance car, comme nous le partage Vincent Gérard : «La souffrance est intimement liée à l’expérience d’un sujet vivant et échappe en partie aux catégories d’analyse psychologique, sociologique ou autres. Pour le dire autrement, l’individu vivant précède l’individu pensant. La formulation «je pense donc je suis» est incorrecte, c’est plutôt «j’éprouve donc je suis» et «je pense après». Et c’est l’empathie, beaucoup plus que l’intellect, qui a cette capacité d’éprouver ou ressentir la souffrance d’autrui. L’empathie c’est une belle qualité du coeur, un état de disponibilité, un ingrédient existentiel de la relation.

Liberté individuelle et neutralité
L’histoire de chaque personne est très particulière passionnante et à la fois construite sur des bases culturelles, familiales et personnelles très différentes. Alors, comment éviter implicitement de consulter le livre des «solutions toutes faites» pour régler le problème des gens ? Si, écrite telle quelle, cette phrase fait sourire dans la réalité, l’adoption, pour le professionnel, d’une attitude de neutralité, que l’on pourrait qualifier de «non-normalisante», est un défis de chaque instant dans toute relation thérapeutique.
Dans la présentation de son cadre de thérapie systémique et stratégique, Irène Bouaziz nous partage : «Cette façon de concevoir l’interaction et ses protagonistes nous fait adopter, face aux situations qui nous sont présentées, une posture de non savoir et de non vouloir. Nous ne posons pas de diagnostic, pas plus un diagnostic sur le dysfonctionnement d’un individu, qu’un diagnostic sur le dysfonctionnement d’un système. Nous ne définissons, bien évidemment, le problème à la place du patient, ni son objectif et nous n’avons aucune idée sur ce qui pourrait être pour lui une bonne façon de résoudre son problème. Nous n’avons non plus aucune idée, aucune hypothèse sur l’origine du problème. Nous ne voulons pas quelque chose de particulier pour le patient. Quels que soient les symptômes qu’il présente, quelle que soit sa souffrance, nous ne savons pas ce qui serait bon pour lui. Nous n’avons aucune idée de ce qui pourrait être pour lui un nouvel équilibre satisfaisant. Et moins nous savons, moins nous voulons, plus nous laissons au patient la liberté et la responsabilité de décider de sa vie».

Transfert et contre-transfert, l’inconscient mis en jeu côté pile ou côté face
On doit à Freud d’avoir mis en lumière le «transfert» : «La reviviscence de désirs, d’affects, de sentiments éprouvés envers les parents dans la prime enfance, et adressés cette fois à un nouvel objet, et non justifiés par l’être et le comportement de celui-ci» ou encore «Le transfert en psychanalyse, est essentiellement le déplacement d’une conduite émotionnelle par rapport à un objet infantile, spécialement les parents, à un autre objet ou à une autre personne, spécialement le psychanalyste au cours du traitement».
Il est amusant de lire comme Freud, dans son texte «observations sur l’amour de transfert » en 1915, décrit les mésaventures qui peuvent arriver à un jeune analyste inexpérimenté lorsqu’il se trouve aux prises avec les flambées de l’amour de transfert, amour qui est provoqué par la situation analytique elle-même. Il indique donc comment s’y prendre avec cet événement inévitable mais pourtant difficile à gérer. «Parmi toutes les situations qui se présentent, je n’en citerai qu’une particulièrement bien circonscrite, tant à cause de sa fréquence et de son importance réelle que par l’intérêt théorique qu’elle offre. Je veux parler du cas où une patiente, soit par de transparentes allusions, soit ouvertement, fait comprendre au médecin que, comme toute simple mortelle, elle s’est éprise de son analyste. Cette situation comporte des côtés pénibles et comiques et des côtés sérieux… elle est si complexe, si inévitable, si difficile à liquider que son étude est depuis longtemps devenue une nécessité vitale pour la technique psychanalytique.»
Le contre-transfert, lui, est un ensemble de sentiments envers l’analysant, souvent mis en jeu par l’inconscient.
«Tout comme l’ensemble des images, des sentiments et des pulsions de l’analysant envers l’analyste, en tant qu’ils sont déterminés par son passé, est appelé névrose de transfert, de même l’ensemble des images, des sentiments et des pulsions de l’analyste envers l’analysant, en tant qu’ils sont déterminés par son passé [comprenant son analyse], est appelé contre-transfert, et son expression pathologique pourrait être désignée comme névrose de contre-transfert».
Il pourrait en être ainsi pour un thérapeute de la volonté inconsciente de vouloir plaire à ses sujets, lui-même de vivre un sentiment de puissance étant en posture haute dans le cadre, etc. Le contre-transfert pourrait, dans certains cas, être assimilé aux publicités dans une émission de télévision. Il faut savoir les comprendre, les décoder et les laisser passer sans s’y arrêter au premier degré.

Clarté du cadre
Le cadre thérapeutique est défini par le professionnel, selon son approche,

sa personne, sa façon de pratiquer. Cela tient autant à l’endroit où vous vous installez dans le ca

binet, qu’à la gestion du temps ou à la façon de procéder à la prise de rendez-vous.
Déjà au moment de la prise de rendez-vous, souvent par téléphone, certains éléments succincts du cadre thérapeutique sont présentés car ils sont des éléments qui ba

lisent la relation thérapeutique. Non conventionnés puisque non remboursés par l’INAMI, la plupart des thérapeutes n’ont pas les mêmes honoraires, ni les mêmes durées de consultation. Oser aborder la question des honoraires au moment de la prise de rendez-vous, ce n’est pas être radin, c’est simplement être bien enraciné et bien organisé.
A l’issue de la première séance, idéalement, il serait pertinent que vous

sortiez en connaissant l’essentiel du cadre. Modalité d’annulation d’une séance, planification des priorités pour organiser les prochaines séances, durée escomptée de la thérapie selon vos objectifs, tarifs, etc…

http://www.psychotherapeute.be/CODE

Stratagème
Les différents courants de psychothérapie utilisent des «stratagèmes» pour accompagner et faciliter le changement que le sujet demande. Ne diton pas que «le meilleur des scalpels peut aussi bien soigner que faire des dégâts» ? Les stratagèmes, sans une puissante bienveillance, sont des artifices à manier avec délicatesse, et pour la personne qui consulte, il est parfois surprenant de s’entendre suggérer, pour avancer dans la résolution de telle demande, d’amplifier un symptôme. Et pourtant la pratique a largement prouvé l’usage et l’efficacité des artifices.

Une relation en tension
La relation thérapeutique n’est pas à l’abri de certaines tensions car elle requiert une grande humilité de part et d’autre pour permettre les changements désirés. Le professionnel dispose avec son bagage d’une perception de vous que vous n’avez pas forcément de vous-même. Il a ce recul sur vos schémas de fonctionnement, une perception de vos blessures, car lui n’a pas le filtre de votre personnalité nommé «ego» ! Pour répondre à votre demande, il pourrait mettre en place tel ou tel protocole, si et seulement si vous vous y coulez…

Attachements ?
Comme nombre de relations comportant une certaine intensité, la relation peut créer des attachements. Là, la vigilance de chacun doit être à son maximum car dans l’attachement s’installe la dépendance. Et le seul but de la relation thérapeutique, c’est de vous aider à vous envoler, à renaître, à vous émanciper. Il ne peut être question de dépendance mais bien d’envol !
Finalement, la relation thérapeutique n’estelle pas un fil de soie qui vient retramer d’humanité tous les accrocs au tissage de notre vie, et ce, pour nous aider à être et révéler le meilleur de nous-mêmes ?  »

Raphaël Dugailliez


1 Vincent Gérard, Confluences N° 17 Août 2007
2 La double contrainte, Carrefour des psychothérapies, ouvrage collectif, De Boeck
3 Heinrich Racker, Transfert et contre-transfert. Études sur la technique psychanalytique, Leon Grinberg et Rebecca Grinberg (préface), Cesura Lyon
4 Sillonner la mer à l’insu du ciel, Giorgio Nardone
& Elisa Balbi, éditions Satas.

Paru dans l’Agenda Plus N° 245 de Mars 2013

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